Des îles, de la pollution et le chemin vers la «déplastification»

Par Lucía Norris (Galapagos Conservation Trust)

Andrés Vergara

Avant de l’île

Il y a plus de six ans, au sein du Galapagos Conservation Trust, en collaboration avec la Galapagos National Park Directorate (DPNG en espagnol) et des partenaires locaux, nous avons créé le Réseau Galápagos Sans Pollution Plastique, dans le but de comprendre d’où provenaient les déchets plastiques qui arrivaient sur nos côtes.

À l’époque, on pensait que la majorité de ces déchets provenaient d’Asie, emportés par les courants marins, car nous trouvions des bouteilles et des emballages avec des étiquettes en langues asiatiques. Nous avons vite compris que, pour vraiment contribuer à la résolution de ce problème, il fallait regarder au-delà des Galápagos. La pollution plastique est une crise internationale.

C’est ainsi qu’avec l’Université d’Exeter, nous avons fondé le réseau Pacific Plastics: Science to Solutions (PPSS), avec pour mission de comprendre et d’aborder la pollution plastique dans le Pacifique Est tropical. Aujourd’hui, ce réseau rassemble plus de 40 organisations et plus de 80 représentants de gouvernements, d’ONG, du monde universitaire et du secteur privé, tant au niveau local qu’international.

Grâce aux recherches menées par le PPSS avec le DPNG, nous avons pu identifier les principales sources de pollution plastique qui affectent les Galápagos et leurs impacts sur la biodiversité.

Connexions entre îles : une voix commune face à un problème partagé

En 2023, nous avons été invités par Rapa Nui au Sommet des Leaders du Pacifique pour faire face à la pollution plastique, où nous avons présenté nos résultats. Cette expérience nous a ouvert les yeux : les îles du Pacifique partagent des réalités similaires, et se connecter les unes aux autres nous permet d’échanger des connaissances, de partager des solutions et de construire une voix commune.

Voici quelques-unes des leçons partagées entre les îles comme les Galápagos, Rapa Nui et l’archipel Juan Fernández :

  • Les déchets plastiques ne respectent ni les frontières ni les aires protégées.
    Aux Galápagos, malgré deux réserves marines et des contrôles stricts pour protéger la biodiversité, les plastiques continuent d’arriver portés par les courants marins. Selon le PPSS, plus de 40 % des déchets plastiques que nous collectons proviennent de flottes de pêche, principalement asiatiques. Le reste provient de l’Équateur continental, du Pérou et, à certaines saisons, du Panama. Les îles supportent un fardeau injuste de pollution qu’elles ne génèrent pas. Rapa Nui, Juan Fernández et des îles aussi éloignées que l’Indonésie vivent des réalités similaires.

 

  • Dépendance aux importations et gestion limitée des déchets.
    La majorité des produits qui arrivent sur nos îles sont emballés dans du plastique à usage unique. Une fois consommés, ces emballages deviennent des déchets que les systèmes municipaux — souvent limités — doivent gérer. Certains plastiques recyclables peuvent être envoyés sur le continent, mais cela dépend des disponibilités logistiques (aériennes ou maritimes). Les plastiques non recyclables s’accumulent dans les décharges ou se perdent dans la nature, affectant la santé humaine, les espèces et les écosystèmes. Aux Galápagos, des études indiquent qu’un tiers des plastiques qui entrent deviennent des déchets.

 

  • Le tourisme : une arme à double tranchant.
    Le tourisme, moteur essentiel de nos économies insulaires, exerce également une pression sur les services de base, y compris la gestion des déchets. De nombreuses îles ont misé sur des stratégies de bouclage du cycle (remanufacture, recyclage), mais il faut aussi le ralentir (réutiliser, réparer) et le rétrécir (réduire, refuser).

 

  • Accès limité à l’eau potable.
    Le manque d’eau potable dans de nombreuses îles encourage l’utilisation de bouteilles plastiques à usage unique, aggravant encore le problème.

Mingas en bord de mer

Simon Berger

Le chemin vers la déplastification

Aujourd’hui, grâce au travail des autorités locales et du réseau PPSS, nous disposons de suffisamment de preuves scientifiques pour contribuer à la conception de solutions qui s’attaquent à la source de la pollution. En attendant, nous soutenons aussi des stratégies d’atténuation, comme les nettoyages côtiers, qui nous aident à faire face aux impacts actuels.

Nous sommes convaincus que les systèmes de réutilisation et de consigne — que ce soit sur le continent, dans les flottes de pêche ou aux Galápagos — sont des éléments essentiels de la feuille de route vers un avenir sans plastique pour nos îles. Nous ne pouvons plus attendre pour « fermer le robinet » qui laisse cette pollution arriver sur nos côtes.

Expériences locales et la consigne comme solution transversale

Aux Galápagos, des réglementations existent depuis 2012 pour interdire les plastiques à usage unique, bien que leur application ait donné des résultats variables. Un moment clé fut l’accord de 2019 entre le Conseil de Gouvernement des Galápagos et des entreprises comme Arca Continental (embouteilleur de Coca-Cola en Équateur), qui s’est engagé à ne vendre que des boissons en contenants consignés dans l’archipel.

 

D’autres entreprises nationales ont suivi ce chemin. Des marques comme Pilsener (bière nationale) ou Güitig (eau gazeuse) vendent leurs boissons dans des contenants consignés. À l’échelle locale, des initiatives existent, telles que des brasseries artisanales qui récupèrent leurs bouteilles pour les réutiliser, de l’eau potable en bonbonnes consignées, des kombuchas en bouteilles consignées ou des projets innovants comme Iguana Cup, qui promouvait l’usage de gobelets réutilisables dans plusieurs cafés des îles.

 

Il y a même des entrepreneurs qui vendent du thon en conserve dans des bocaux en verre consignés, transforment des bouteilles usagées en verres pour restaurants et foyers, ou encore des entrepreneuses qui ont mis en place leur propre système de retour pour les sacs utilisés pour transporter des aliments. Un fait révélateur : les contenants de ces marques locales se retrouvent rarement dans les décharges, contrairement à ceux des grandes entreprises nationales ou multinationales.

Les Galápagos ont un potentiel énorme pour mettre en œuvre des systèmes de réutilisation et de consigne qui peuvent faire une réelle différence, en particulier dans un environnement aussi fragile. En réalité, ces pratiques ne sont pas nouvelles. C’est ainsi que nous vivions auparavant : nos mères allaient au marché avec des paniers, nous utilisions des bouteilles en verre pour le lait, nous rendions les contenants. Les systèmes de réutilisation et de retour montrent l’avenir… en regardant intelligemment le passé.

Le moment est venu

Les preuves sont claires : si nous voulons protéger nos îles — et la planète — nous devons agir à la racine du problème. Bien que le nettoyage des plages et des côtes soit essentiel pour éviter que le plastique ne devienne du microplastique et contamine davantage, il ne suffit pas de nettoyer ; nous devons fermer le robinet de la pollution plastique !

Depuis les Galápagos, nous sommes convaincus que la collaboration entre la science, les communautés locales, les gouvernements et le secteur privé peut tracer la voie vers la déplastification. La solution est entre nos mains : réduire, refuser, réutiliser et retourner.

Nous lançons un appel à toutes les personnes, institutions et marques : unissons nos efforts. Investissons dans des systèmes durables, engageons-nous dans des modèles de consommation responsables, soutenons les initiatives locales. L’avenir des îles — et le nôtre — dépend de ce que nous commençons à faire dès aujourd’hui.